MES
PREMIERS BALS
Après
la Libération, la ville où je suis né retrouva son insouciance
légendaire d’avant-guerre, redoublant d'activité pour rattraper
le temps perdu : carnavals, bals masqués, épisodes électoraux
folkloriques, se succédaient avec un lieu privilégié pour les
réjouissances : le casino municipal. Dans la grande salle l'hiver,
sur la terrasse face à la mer, l'été. Le casino faisait venir des
orchestres à la saison, quelquefois deux pour alterner les genres de
danse dans la même soirée : tangos, pasos puis rumba et mambo (le
cha-cha-cha viendrait plus tard, lorsque j'étais ado). Mes parents
adoraient aller danser, et ils m'emmenaient toujours avec eux,
prenant la précaution de réserver une table au bord de la piste, où
ils pourraient me surveiller du coin de l'œil. Mais ils n'en avaient
pas besoin, tellement j'étais absorbé par le spectacle des
musiciens : les Argentins avec leur pantalons noirs bouffants et leur
large ceinture cloutée d'argent... Dès qu'ils empoignaient le
bandonéon et le petit tapis qu'ils posaient sur leurs genoux,
quelques danseurs se mettaient immédiatement debout, le regard
circulaire, lissant les cheveux gominés, remontant la cravate et
fermant le costume croisé. Et les Cubains ? Les jolies femmes aux
robes à volants de toutes les couleurs, maracas à la main et
susurrant "Qui saz, qui saz, qui saz"… Il y avait aussi
un orchestre local baptisé "Ambiance", surtout durant la
saison d'hiver, qui était dirigé par un guitariste virtuose, qui
devint célèbre ensuite avec son cabaret corse, mais qui, à
l'époque, comme tous les jeunes de sa génération, appréciait
beaucoup le "boogie-woogie" Leur prestation commençait et se
terminait toujours par le même air "In the mood" de Glenn Miller.
Je ne sais pas si vous connaissez cet air, il a une fausse fin :
l'orchestre semble s'arrêter complètement pour reprendre, après un
silence qui peut paraître long, la même phrase musicale et terminer
enfin avec les trombones. Eh bien, ce passage m'amusait
beaucoup, moi qui, à quatre ans, avais fini par connaître tous ces
airs par cœur. Je guettais les couples qui, ne connaissant pas la
musique, quittaient la piste au premier arrêt et se trouvaient
penauds et gênés à la reprise. Tout cela en tirant goulûment sur
ma paille, l'énorme menthe à l'eau ou grenadine, qui à
l'époque dans les cafés ou dancings était gratuite pur les
enfants…

Belle description, on s y croirait !
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