mercredi 1 juillet 2015

HISTOIRE DU JOUR

MES PREMIERS BALS

Après la Libération, la ville où je suis né retrouva son insouciance légendaire d’avant-guerre, redoublant d'activité pour rattraper le temps perdu : carnavals, bals masqués, épisodes électoraux folkloriques, se succédaient avec un lieu privilégié pour les réjouissances : le casino municipal. Dans la grande salle l'hiver, sur la terrasse face à la mer, l'été. Le casino faisait venir des orchestres à la saison, quelquefois deux pour alterner les genres de danse dans la même soirée : tangos, pasos puis rumba et mambo (le cha-cha-cha viendrait plus tard, lorsque j'étais ado). Mes parents adoraient aller danser, et ils m'emmenaient toujours avec eux, prenant la précaution de réserver une table au bord de la piste, où ils pourraient me surveiller du coin de l'œil. Mais ils n'en avaient pas besoin, tellement j'étais absorbé par le spectacle des musiciens : les Argentins avec leur pantalons noirs bouffants et leur large ceinture cloutée d'argent... Dès qu'ils empoignaient le bandonéon et le petit tapis qu'ils posaient sur leurs genoux, quelques danseurs se mettaient immédiatement debout, le regard circulaire, lissant les cheveux gominés, remontant la cravate et fermant le costume croisé. Et les Cubains ? Les jolies femmes aux robes à volants de toutes les couleurs, maracas à la main et susurrant "Qui saz, qui saz, qui saz"… Il y avait aussi un orchestre local baptisé "Ambiance", surtout durant la saison d'hiver, qui était dirigé par un guitariste virtuose, qui devint célèbre ensuite avec son cabaret corse, mais qui, à l'époque, comme tous les jeunes de sa génération, appréciait beaucoup le "boogie-woogie" Leur prestation commençait et se terminait toujours par le même air "In the mood" de Glenn Miller. Je ne sais pas si vous connaissez cet air, il a une fausse fin : l'orchestre semble s'arrêter complètement pour reprendre, après un silence qui peut paraître long, la même phrase musicale et terminer enfin avec les trombones.  Eh bien, ce passage m'amusait beaucoup, moi qui, à quatre ans, avais fini par connaître tous ces airs par cœur. Je guettais les couples qui, ne connaissant pas la musique, quittaient la piste au premier arrêt et se trouvaient penauds et gênés à la reprise. Tout cela en tirant goulûment sur ma paille, l'énorme menthe à l'eau ou grenadine, qui à l'époque dans les cafés ou dancings était gratuite pur les enfants…

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