mercredi 22 septembre 2021

Texte de Jean Anthelme Brillat-Savarin : extrait de La physiologie du goût qu'on pourrait intituler "les mots et les choses"

... C'est encore une anecdote qu'il faut que mes lecteurs connaissent. Je suis aujourd'hui (17 juin 1825) en train de conter. Dieu veuille que ce ne soit pas une calamité publique !

Or donc, j'allai un matin faire une visite au général Bouvier des Éclats, mon ami et mon compatriote. Je le trouvai parcourant son appartement d'un air agité, et froissant dans ses mains un écrit que je pris pour une pièce de vers.
"Prenez, dit-il en me le présentant, et dites-moi votre avis ; vous vous y connaissez." Je reçus le papier, et, l'ayant parcouru, je fus fort étonné de voir que c'était une note de médicaments fournis : de sorte que  ce n'était point en ma qualité de poète que j'étais requis, mais comme pharmaconome.
"Ma foi, mon ami, lui dis-je en lui rendant sa propriété, vous connaissez l'habitude de la corporation que vous avez mise en œuvre ; les limites ont bien été peut-être un peu outrepassées ; mais pourquoi avez-vous un habit bien brodé, trois ordres, un chapeau à graines d'épinards ? Voilà trois circonstances aggravantes, et vous vous en tirerez mal.
___Taisez-vous donc, me dit-il avec humeur, cet état est épouvantable. Au reste, vous allez voir mon écorcheur, je l'ai fait appeler ; il va venir, et vous me soutiendrez."
Il parlait encore quand la porte s'ouvrit, et nous vîmes  entrer un homme d'environ cinquante-cinq ans, vêtu avec soin ; il avait la taille haute, la démarche grave, et toute sa physionomie aurait eu une teinte uniforme de sévérité, si le rapport de sa bouche à ses yeux n'y avait pas introduit quelque chose de sardonique. Il s'approcha de la cheminée, refusa de s'asseoir, et je fus témoin du dialogue suivant, que j'ai fidèlement retenu.
Le Général. ___ Monsieur, la note que vous m'avez envoyée est un véritable compte d'apothicaire, et ...
L'Homme noir. ___ Monsieur, je ne suis point apothicaire.
Le Général. ___ Et qu'êtes-vous donc, Monsieur ?
L'Homme noir. ___ Monsieur, je suis pharmacien.
Le Général. ___ Eh bien, monsieur le pharmacien, votre garçon a dû vous dire...
L'Homme noir. ___ Monsieur, je n'ai point de garçon.
Le Général. ___ Qu'était donc ce jeune homme ?
L'Homme noir. ___ Monsieur, c'est un élève.
Le Général. ___ Je voulais donc vous dire, monsieur, que vos drogues ...
L'Homme noir. ___ Monsieur, je ne vends point de drogues.
Le Général. ___ Que vendez-vous donc, monsieur ?
L'Homme noir. ___ Monsieur, je vends des médicaments.
Là, finit la discussion. Le général honteux d'avoir fait tant de solécismes et d'être si peu avancé dans la connaissance de la langue pharmaceutique, se troubla, oublia ce qu'il avait à dire, et paya tout ce qu'on voulut.

3 commentaires:

  1. Très bon chix de texte .

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  2. Amusant ,bien conté et toujors vrai .

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  3. J'adore ! à quand le orochain du même esprit ? Ça nous change ...

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