... C'est encore une anecdote qu'il faut que mes lecteurs connaissent. Je suis aujourd'hui (17 juin 1825) en train de conter. Dieu veuille que ce ne soit pas une calamité publique !
Or
donc, j'allai un matin faire une visite au général Bouvier des
Éclats, mon ami et mon compatriote. Je le trouvai parcourant son
appartement d'un air agité, et froissant dans ses mains un écrit
que je pris pour une pièce de vers.
"Prenez, dit-il en me le
présentant, et dites-moi votre avis ; vous vous y connaissez." Je
reçus le papier, et, l'ayant parcouru, je fus fort étonné de voir
que c'était une note de médicaments fournis : de sorte que ce
n'était point en ma qualité de poète que j'étais requis, mais
comme pharmaconome.
"Ma foi, mon ami, lui dis-je en lui
rendant sa propriété, vous connaissez l'habitude de la corporation
que vous avez mise en œuvre ; les limites ont bien été peut-être
un peu outrepassées ; mais pourquoi avez-vous un habit bien brodé,
trois ordres, un chapeau à graines d'épinards ? Voilà trois
circonstances aggravantes, et vous vous en tirerez
mal.
___Taisez-vous donc, me dit-il avec humeur, cet état est
épouvantable. Au reste, vous allez voir mon écorcheur, je l'ai fait
appeler ; il va venir, et vous me soutiendrez."
Il parlait
encore quand la porte s'ouvrit, et nous vîmes entrer un homme
d'environ cinquante-cinq ans, vêtu avec soin ; il avait la taille
haute, la démarche grave, et toute sa physionomie aurait eu une
teinte uniforme de sévérité, si le rapport de sa bouche à ses
yeux n'y avait pas introduit quelque chose de sardonique. Il
s'approcha de la cheminée, refusa de s'asseoir, et je fus témoin du
dialogue suivant, que j'ai fidèlement retenu.
Le Général.
___ Monsieur, la note que vous m'avez envoyée est un véritable
compte d'apothicaire, et ...
L'Homme noir. ___ Monsieur, je ne suis
point apothicaire.
Le Général. ___ Et qu'êtes-vous donc,
Monsieur ?
L'Homme noir. ___ Monsieur, je suis pharmacien.
Le
Général. ___ Eh bien, monsieur le pharmacien, votre garçon a dû
vous dire...
L'Homme noir. ___ Monsieur, je n'ai point de
garçon.
Le Général. ___ Qu'était donc ce jeune homme ?
L'Homme
noir. ___ Monsieur, c'est un élève.
Le Général. ___ Je voulais
donc vous dire, monsieur, que vos drogues ...
L'Homme noir.
___ Monsieur, je ne vends point de drogues.
Le Général. ___ Que
vendez-vous donc, monsieur ?
L'Homme noir. ___ Monsieur, je vends
des médicaments.
Là, finit la discussion. Le général honteux
d'avoir fait tant de solécismes et d'être si peu avancé dans la
connaissance de la langue pharmaceutique, se troubla, oublia ce qu'il
avait à dire, et paya tout ce qu'on voulut.
Très bon chix de texte .
RépondreSupprimerAmusant ,bien conté et toujors vrai .
RépondreSupprimerJ'adore ! à quand le orochain du même esprit ? Ça nous change ...
RépondreSupprimer